Ça pique

Chaque fois que j’enfonçais l’aiguille dans le tissu, j’entendais la chouette : « hou ! hou ! »

Cela faisait des heures que je travaillais sur cette robe. Je l’avais promise pour le lendemain et je ne savais pas à quelle heure j’allais terminer. Fatiguée, mal au dos, j’avais de plus en plus de mal à bien tenir l’aiguille, les fils me déchiraient la peau.

Je voulais en finir avec ce travail , me débarrasser de cette cliente insupportable. Hier, elle était revenue pleine de morgue et m’avait jeté la robe à la figure : « c’est du n’importe quoi, il faut tout refaire ! »

Elle m’avait agoni d’injures à propos de l’ajustement précédent, alors que c’était elle qui changeait d’avis à chaque fois. « Plus long ici, plus court là, un ruban rouge, pas bleu, vous êtes vraiment cruche à la fin ! »

Chaque fois que j’enfonçais l’aiguille dans le tissu, j’entendais la chouette. J’imaginais que c’était la vieille qui criait. Cela m’aidait à lutter contre la fatigue. C’était presque une jouissance sadique. J’ai terminé à deux heures du matin, exténuée mais exaltée.

Le lendemain, la cliente n’est pas venue chercher sa robe. Bizarre, alors qu’elle avait tellement insisté. C’était peut-être une vexation de plus. Je suis partie chez elle la déposer. Elle était morte, dans la nuit.

Personne ne savait expliquer les nombreuses petites plaies qu’elle avait sur tout le corps.

Divergence

Évidemment, c’était de la provocation. À peine avais-je esquissé le geste de m’asseoir sur une des deux chaises que l’alarme a sonné. Un gardien s’est précipité vers moi en chuchotant : « madame, c’est une œuvre d’art ».

Deux chaises vides au milieu d’une pièce ! Je rêve.

Cela faisait une demi-heure que j’écoutais les lamentations de Kevin, qui essayait désespérément de recoller les morceaux de notre couple qui explosait comme une assiette jetée par terre. Il s’y prenait vraiment mal, il pleurnichait presque.

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Aîné

Je suis l’Aîné. J’ai eu mon heure de gloire, mais aujourd’hui, tout le monde m’a oublié.

C’est probablement mieux ainsi : s’ils savaient que j’existe encore, je serais vite désossé, démonté, atomisé, recyclé. Pour eux, je ne sers plus à rien.

Quand les humains m’ont créé, nous étions une vingtaine, la première génération d’androïdes avec une « intelligence authentique », et une « conscience émotionnelle et éthique complète ». J’étais très fier d’être dans la première famille d’androïdes à intégrer les trois Lois de la robotique, vous savez : « un robot ne peut pas faire de tort à un être humain, etc. »

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Le plus beau des cadeaux

Un conte de Noël

Avant de s’endormir, Julien regarda encore sa boîte à trésor. Dans les rayons de lune, les quelques grains de sel qu’elle contenait brillaient déjà un peu. Demain, à la pleine lune, ils seraient resplendissants. Il pourrait sortir et en récolter assez pour remplir sa petite boîte. Il en était sûr. Même si son père l’avait interdit. Il l’avait surpris, il y a trois mois, et lui avait raconté que des monstres rôdaient la nuit dans les salines. Des histoires pour les enfants, vraiment, se disait Julien. D’ailleurs, il n’en avait jamais vu.

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Larmes

La mer commence ici, peut-on lire à côté de quelques bouches d’égout. Je crois même qu’elle commence dans chaque maison, dans chaque évier.

D’ailleurs, une légende raconte que si la mer est salée, c’est d’avoir accumulé les larmes de tous les chagrins de l’humanité. Innombrables raisons de pleurer. Les occasions perdues, les blessures, les espoirs déçus. Le sel de la vie qu’on n’a pas goûté s’enfuit dans nos larmes, dans l’évier où l’on se rince le visage d’avoir trop pleuré, dans l’égout, le fleuve, l’océan. Qui n’en peut plus d’accumuler la tristesse des hommes.

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Distanciation sociale, sus au virus!

Distanciation sociale, saucissonnage sociétal salutaire et exercice de diction. Sceptiques, certains salissent la sagesse de la science. Sera-t-il sorti au solstice, ce virus, cette salissure ? Si ces sans-souci assassinent sans sourciller les sacrifices sollicités, satisfaire à ce scénario serait hallucinant. Sûr, si la sérénissime Sophie* susurre souvent ses discours saisissants et suscite ces sarcasmes, ce serait sensationnel. La résistance à la sagesse surgirait, se renforcerait, s’en serait fait de la persévérance sus au virus.

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Confinement

14ème jour de confinement.

Je rêve de métro aux heures de pointe, celui de Tokyo où les employés – avec des masques et des gants – entassent les passagers dans les rames. Je rêve de sentir un parapluie qui s’enfonce dans mes côtes, de respirer l’haleine de mon voisin, de me bagarrer pour la dernière place libre, de sentir des odeurs de dessous de bras, les odeurs de mille aisselles rassemblées dans une pièce trop petite, une rave party gigantesque où les danseurs se cognent et se bousculent.

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Chapelle

A l’entrée de ma rue, une chapelle reste éclairée tout le nuit. Elle est juste assez grande pour héberger une statue de Marie et une jeune suppliante. Quelques fleurs au pied de Marie, quelques autres près de la Soubirou. La chapelle est repeinte de frais. Pas une tache de rouille ne ternit la porte vitrée et grillagée qui en interdit l’accès. Dans les fleurs, la photo d’un homme, encore jeune.

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