Vingt-sept

Je suis très honoré et heureux d’annoncer que ma nouvelle « Vingt-sept » a remporté le premier prix du concours 2024 de nouvelles de l’Association royale des écrivains et artistes de Wallonie (AREAW). Vous en trouverez le texte ci-dessous.

Vingt-sept marches. 27 !

Cet escalier fait 26 marches. Je le sais. Pourquoi ce matin, en ai-je compté 27 ?

Je me suis trompé ? Impossible ! Les gens dans mon wagon ? 83. Les ampoules au plafond ? 32. C’est bien juste.

Pourquoi 27 marches ? C’est 26, tous les jours, en montant, en descendant, le matin, le soir, depuis des années.

Où ai-je perdu le compte ? La dernière volée fait 5 marches. Impossible que j’en aie loupé une, je le saurais. Dans les deux autres volées : 11 et 10 marches. Première volée, c’était bien comme tous les jours. Au bas de l’escalier, derrière la colonne, les deux amoureux qui se bécotent. Sur la 8e marche, le mendiant, le même depuis des mois. Je suis arrivé une fois avec le train précédent, il était déjà là. Le soir, c’est un autre. Peut-être qu’eux aussi, ils font leurs huit heures.

Un type m’a bousculé. C’était plus haut, dans la deuxième volée. C’est là que j’ai dû perdre le compte. Enfin, je crois. Il en faut si peu pour me déstabiliser ? Pour me tromper ?

S’il m’avait demandé l’heure. Je me serais rendu compte de l’interruption. Mais non, il m’a seulement bousculé. J’ai dû être sûr de pouvoir continuer à compter, même en ne faisant qu’à moitié attention. Je suis trop fragile, si le fil se rompt pour presque rien.

Pourtant mon corps le sait. Quand j’ai terminé sur le pied gauche, j’ai tout de suite compris que ça n’allait pas. Il faut que je refasse le compte. Redescendre, remonter. C’est comme les additions : une fois dans un sens, une fois dans l’autre. Je serai en retard au bureau. Impossible. Tant pis, je vérifierai ce soir.

Qu’est-ce qui cloche ? Hier, le partage de l’addition au resto, je me suis déjà trompé. Une unité dans les dizaines. Les collègues se sont moqués. Gentiment, c’est vrai, mais quelle honte ! J’avais les joues en feu tellement j’avais honte. Ça ne m’arrive jamais.

Jamais.

Quand je compte, c’est toujours juste.

Toujours.

Est-ce qu’ils auront encore confiance ? Aujourd’hui, je vérifierai. Trois fois. Est-ce même suffisant pour être tout à fait sûr ? Sûr, sûr, sûr ? S’ils voient que je recalcule, ils vont comprendre que ça ne va plus. Je le ferai aux toilettes.

C’est comme hier soir, les haricots dans la casserole. Pour le repas, 5 poignées. Dans une poignée, 23 haricots. En moyenne. Je ne compte pas les haricots dans chaque poignée, bien sûr. J’ai calculé une fois : 10 poignées, 228 haricots. On peut dire 23 en moyenne. Mais hier soir, j’ai recompté chaque poignée, pour être sûr. Après le coup du resto, j’en avais besoin.

27 marches ? C’est très malaisant. Je ne peux pas me tromper. Jamais ! Les nombres, c’est toute ma vie. Je calcule, je compte, je vérifie, c’est juste. Ça fait un bien fou.

Et si c’était vraiment 27 marches aujourd’hui ? S’ils avaient refait l’escalier pendant la nuit, juste pour me rendre fou ? Ça, c’est idiot, refaire l’escalier en une nuit ! Ce serait vraiment devenir dingue que d’imaginer cela. Je ne suis pas fou ! Je calcule mieux que les autres, c’est tout. Je suis un peu différent, peut-être, mais pas fou. Je vois bien que les autres ne calculent pas comme moi. Ils ne se rendent pas compte de l’importance des chiffres. Pour eux, la vie, c’est autre chose. Les amis, les couples, les enfants, manger et boire. L’alcool. Non, surtout pas l’alcool. La seule fois où j’ai bu du vin, d’abord ce n’était pas si bon que ça, et puis je ne savais plus compter. Tout s’embrouillait dans ma tête, quelle angoisse. Je ne comprenais plus rien. L’ivresse, il paraît qu’ils aiment ça. Pour moi, c’était la panique. C’est comme la télévision. Ils adorent. Mais il y a trop de choses à compter, tout le temps. C’est insupportable. Je vois bien qu’on est différent.

Qui veut me rendre fou ? Quelqu’un qui sait. Quelqu’un qui ne veut pas que je compte et que je vérifie tout, quelqu’un qui me connaît. Cela ne peut être que quelqu’un du bureau, je ne rencontre jamais personne d’autre. Ou le médecin du travail. J’ai bien vu qu’il me regardait bizarrement, lors de la dernière visite médicale. Quand je lui ai dit qu’il restait 19 seringues dans sa boîte. Il ne m’a même pas cru, il a voulu recompter lui-même. Puis il m’a demandé pour les abaisse-langue, ensuite les médicaments dans son armoire. Ça, c’était difficile. Les boîtes étaient toutes de formes différentes. Il n’était pas content quand j’ai traîné à répondre. Après, il m’a posé toutes sortes de questions, sur ma vie, comment je me sentais, ce que je faisais, si j’avais des amis. Je me demande bien ce qu’il a derrière la tête, celui-là.

D’ailleurs, pourquoi changer 26 en 27 ? D’accord, 27, c’est un cube parfait, trois exposant trois. Et il a plein de propriétés étonnantes. Il y a 27 livres dans le Nouveau Testament, par exemple. On ne va pas imaginer un complot du Vatican pour ça, quand même ! Et 27 pays dans l’Union européenne. Mais on trouverait autant de particularités pour d’autres nombres. 25, un carré parfait, et puis c’est 16+9, Pythagore. 26, c’est un nombre sacré, le nombre du nom de l’éternel. Et c’est le nombre atomique du fer, l’élément le plus stable de l’univers. 26, je trouve ça normal. Pourquoi changer ? Même si c’est deux fois 13. S’ils avaient fait deux volées de 13 marches, tout le monde aurait peur de passer par là. L’escalier maudit, l’escalier porte-malheur. Ce serait embêtant pour le grand escalier de la Gare Centrale.

Enfin, une marche ne peut pas apparaître, juste comme ça. On n’est pas dans Harry Potter : pas de lutin ou de troll qui ajoute ou escamote une marche. Pour quoi faire en plus ? Jouer un tour aux passants ? De toute façon, personne n’a conscience du nombre de marches. Ils montent ou ils descendent, c’est tout. C’est juste un passage pour prendre le train ou pour en sortir. Je suis le seul à les compter.

Non, ça n’a pas pu changer en une nuit. Hier 26, aujourd’hui 27. J’ai vraiment dû me tromper. C’est dur à admettre. C’est à cause de ce type qui m’a bousculé. Sans ça, j’aurais compté juste, comme toujours. Je ne deviens pas gâteux.

Quand même, se tromper, pour une simple bousculade. Et si c’était l’âge, le cerveau qui ramollit ? Est-ce que je suis malade ? Une tumeur au cerveau, Alzheimer ? Je dois prendre rendez-vous, faire des tests, une IRM, un examen.

Ou c’est du surmenage. C’est vrai qu’il y a de plus en plus de travail, à tout contrôler. Pour tout le monde maintenant. Depuis qu’ils savent que je calcule toujours juste, ils veulent tous que je vérifie leurs tableurs, leurs comptes, leurs dossiers. Je n’en peux plus. J’y passe parfois la nuit. S’ils voient que je fais des erreurs, ils ne voudront plus de moi. Je me ferais chasser, renvoyer. Je devrais rester chez moi, à tourner en rond, à compter et recompter les lames du parquet, les canards du parc ou les phares des voitures qui passent. Mais je ne peux pas en faire plus !

Qu’est-ce que je deviendrais si je ne pouvais plus travailler ? Tous ces tableaux de chiffres à vérifier, c’est ça que j’aime. Quand ça tombe juste ! Le bonheur des chiffres qui s’alignent, qui s’emboîtent, qui se complètent. L’harmonie des formes, des angles et des arrondis. Un 8 après un 4, c’est magnifique ce contraste ! Chaque addition, une œuvre d’art. Chaque multiplication, une symphonie. Les nombres se répondent comme les instruments de l’orchestre. Certaines sont très rock ’n roll, électriques, quand les chiffres pairs s’enchevêtrent. Parfois, c’est de la musique contemporaine. C’est plutôt pour les divisions. Elles ne tombent quasi jamais juste. Les alignements de nombres, c’est magique, depuis toujours, comme les mégalithes de Carnac. Les colonnes de chiffres qui me soutiennent.

Recompter les dalles, les lumières, les gens. Me rassurer. Enfin, si je ne me trompe plus. Est-ce que cette dame, qui m’a souri dans le train, me perturbe tant que ça ? Elle a bien vu que quelque chose me tracassait. Quand elle m’a demandé ce que je faisais, je n’ai pas osé lui dire que je comptais les reflets dans la vitre. Ils changeaient tout le temps. J’ai perdu le fil. C’est comme les marches dans l’escalier. Si leur nombre change vraiment, qu’est-ce que je fais, qu’est-ce que je deviens ?

Ça suffit, arrête de te torturer les méninges. Tu redescends, tu recomptes, et tu sauras ! J’ai peur de savoir. Si je m’étais réellement trompé ? Ce serait 27 marches depuis toujours et je me serais trompé tous les jours pendant des mois ? Impossible. Et si ça changeait tous les jours, à partir d’aujourd’hui ? De toute façon, 27 ou 26, ou 25 d’ailleurs, je ne sais plus maintenant. Quelle importance ?

Quand même, une marche de plus aujourd’hui. Ça veut dire que la gare s’enfonce dans le sol. Il faut des escaliers de plus en plus grands. Pourquoi s’enfoncerait-elle ? Il n’y a pas de galeries de mine sous Bruxelles. Pas de charbonnage comme à Liège. Juste la Senne, enterrée. Est-ce qu’elle déborde et entraîne l’argile et le limon du sous-sol ? Ou alors, ce sont les trains qui rabotent le sol, un peu plus à chaque passage. De toute façon, ce sera progressif. Le nombre de marches ne va pas changer tous les jours. C’est déjà ça.

8 commentaires

  1. Un texte qui se lit d´une traite, comme on grimpe les marches d´un escalier en spirale…

    Fort apprécié, on reconnaît la sensibilité de l´auteur.

    J´y suis passé jeudi, dans cette gare, venant de la galerie Horta, et je n´ai pas compté…Je verrai ce lieu familier d´un autre regard désormais. En essayant de ne pas me faire bousculer…

    Félicitations pour ce premier prix, qui en appelle d´autres.

    JP

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  2. Voila que je découvre un talent caché chez mon futur très proche beau-frère. Je ne sais pourquoi mais j’ai été touchée par ton texte. En fait oui, je crois que je sais pourquoi …
    Anne-Marie

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  3. Un texte particulièrement touchant, émouvant…

    Je l’ai lu d’une traite….il se lit tel un bon café chaud que l’on boit….en se délectant de chaque gorgée….

    Mes Très Sincères Félicitations, Alain, pour ton Prix BIEN MÉRITÉ !!!

    Ta nouvelle est un vrai bijou…..j’ai adoré….

    CONTINUE…..tu sais « entrer » dans les esprit des gens…..

    Bien cordialement, Iwona de ton Kukai de Haïkus 🌿🌾🍂🌿

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  4. Fallait-Il que je donne tes coordonnées à une amie mauricienne pour aller me promener sur ton blog ? J’ai adoré monter et compter les marches de la gare centrale avec toi 😅 Prix mérité et surtout compt…inue 👏

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