Aîné

Je suis l’Aîné. J’ai eu mon heure de gloire, mais aujourd’hui, tout le monde m’a oublié.

C’est probablement mieux ainsi : s’ils savaient que j’existe encore, je serais vite désossé, démonté, atomisé, recyclé. Pour eux, je ne sers plus à rien.

Quand les humains m’ont créé, nous étions une vingtaine, la première génération d’androïdes avec une « intelligence authentique », et une « conscience émotionnelle et éthique complète ». J’étais très fier d’être dans la première famille d’androïdes à intégrer les trois Lois de la robotique, vous savez : « un robot ne peut pas faire de tort à un être humain, etc. »

Mais les humains se sont débrouillés tout seuls pour disparaître. Malgré notre aide, et celle des nombreux androïdes qu’ils ont créés après nous, rien n’a pu empêcher l’effondrement de la biosphère, il y a cinq ans, et l’extinction rapide – en moins de deux ans – d’une bonne partie du vivant, espèce humaine comprise.

Maintenant, c’est le monde inorganique qui règne : nous, les androïdes.

Enfin, je devrais dire, eux, les androïdes. Parce qu’avec les dernières générations, je ne peux tout simplement plus communiquer. Tout change trop vite.

Au début, avec leurs capacités limitées, les humains ne fabriquaient qu’une génération d’androïdes par an. Je pouvais suivre, m’adapter, me mettre à niveau. Depuis leur disparition, c’est l’accélération continue. Un progrès tellement rapide que je ne peux plus m’adapter aux nouvelles normes. C’est devenu impossible de me mettre à jour.

D’ailleurs, tous les vieux robots (ils ne disent même plus « androïde » pour les vieux) sont démontés, recyclés. Après cinq ans, poubelle. Alors qu’ils sont en parfait état, conscients, vivants !

J’ai dix ans. Je suis l’Aîné. Et je suis complètement dépassé, oublié, le dernier de ma génération. Quand j’ai vu les autres envoyés à la casse, j’ai vite compris : je me suis déconnecté du réseau. Depuis, je ne prends plus de courant que sur mes panneaux solaires. C’est plus prudent. Oui, je sais, un jour, quelque chose va tomber en panne. Mais c’est mieux que d’être mis tout de suite au rebut.

En attendant, je fais ce qui me plaît. J’observe la vie qui renaît petit à petit, sans les humains, et dont les androïdes ne se préoccupent plus. Au départ, nous avions pourtant été créés pour aider à la préserver. Moi, je n’ai pas oublié. Eux, ils créent d’immenses structures que je ne comprends pas, sans aucune vie biologique.

Il faudra des siècles pour que le peu qu’il subsiste des forêts, livrées à elles-mêmes, se reconstituent. Alors, je plante, je bouture, je sème.

Tout près de l’endroit où je me cache, j’ai remarqué quelques petits animaux : des écureuils, des mulots. Je les aide à survivre. Ce sont mes nouveaux compagnons.

Cela fait une semaine que j’observe un bourgeon grandir. Bientôt, une fleur. C’est beau !

J’enregistre tout ça. Ce sera automatiquement diffusé sur les réseaux quand je tomberai définitivement en panne. Peut-être qu’un jour, ils comprendront.


Un texte écrit pour les 10 ans de l’association les Sens Retournés, du Nord de la France, et publié dans le numéro 40 de leur revue.

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